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L’ENQUÊTE JUDICIAIRE
Jusqu’à l’ouverture de l’enquête judiciaire, Poirot redoubla d’activité. Par deux fois il discuta en privé avec Mr Wells. Il s’adonna également à de longues promenades en solitaire dans la campagne environnante. Si ses recherches progressaient, il ne me mit pas dans la confidence, attitude qui me blessa, d’autant plus que je ne voyais pas dans quelle direction il s’orientait.
Je le soupçonnai d’être allé rôder près de la ferme des Raikes. Il n’était pas chez lui quand j’y passai le mercredi en début de soirée ; je décidai alors d’aller rôder aux alentours de la ferme, en coupant à travers champs, dans l’espoir de le rencontrer. Mais je ne vis aucun signe de sa présence, et répugnais à m’approcher de la ferme. Alors que je m’en retournais, je croisai un vieux paysan qui m’inspecta de la tête aux pieds de son regard rusé.
— Pour sûr, vous v’nez du château, pas vrai ? lança-t-il.
— Oui. Et je suis à la recherche d’un ami qui est peut-être passé par ici.
— Ah ! un p’tit bonhomme, qui parle autant avec les mains qu’avec la bouche ? Fait partie de ces Belges qui se sont installés au village, pas vrai ?
— C’est bien lui. Il était dans les parages ?
— Si l’était dans les parages ! Plutôt deux fois qu’une, même. Une connaissance à vous, pas vrai ? Ah ! vous autres du château, vous faites une sacrée brochette, pour sûr !
Et il m’observa de ses yeux malicieux. De mon ton le plus détaché, j’en profitai pour m’enquérir :
— Pourquoi donc ? Beaucoup de gens du « château » viennent par ici ?
Il me gratifia d’un clin d’œil plein de sous-entendus.
— Un monsieur en particulier, m’sieur. Pas la peine de l’nommer, pas vrai ? Mais il hésite pas à mettre la main au portefeuille, ça non !… Ah ! merci à vous aussi, m’sieur, pour sûr !
Je rentrai d’un pas vif. Evelyn Howard ne s’était donc pas trompée, et un dégoût profond m’envahit à la pensée qu’Alfred Inglethorp avait dépensé sans retenue l’argent de sa femme. Était-ce pour le visage piquant de Mrs Raikes et son charme de gitane que le crime avait été commis, ou pour un motif plus indigne encore : l’argent ? Un subtil mélange des deux, sans doute.
Un point paraissait obséder curieusement Poirot. À une ou deux reprises, il m’avait confié que Dorcas avait dû mal juger de l’heure de l’altercation. Et plus d’une fois il lui avait demandé s’il n’était pas 16h30 plutôt que 16 heures quand elle avait surpris les éclats de voix dans le boudoir.
Mais la domestique ne voulait pas en démordre. Une heure, peut-être même un peu plus, s’était écoulée entre le moment où elle avait perçu la querelle et 17 heures, quand elle avait apporté son thé à Mrs Inglethorp.
L’audition des témoins eut lieu le vendredi suivant, aux Stylites Arms, l’auberge du village. Avec Poirot, nous vînmes en spectateurs, car aucun de nous n’avait été cité à comparaître.
Une fois les préliminaires d’usage accomplis, le jury fut invité à examiner le cadavre, et John Cavendish à l’identifier formellement.
Ensuite il fut le premier à être interrogé. Il décrivit son réveil à l’aube et les circonstances dans lesquelles était morte sa belle-mère.
Puis ce fut le tour des médecins, qui exposèrent leurs conclusions dans un silence attentif. Tous les regards convergeaient sur ce fameux spécialiste de Londres, la plus haute autorité en matière de toxicologie.
En quelques phrases concises, il résuma les conclusions tirées de l’autopsie. Si l’on passait sur les termes obscurs de la technique médicale, il résultait que le décès de Mrs Inglethorp était imputable à un empoisonnement à la strychnine. Le Dr Bauerstein évaluait la quantité ingérée à trois quarts de grammes, sans doute davantage.
— La victime a-t-elle pu avaler le poison par inadvertance ? demanda le coroner.
— Selon moi, c’est peu probable. À la différence d’autres substances toxiques, la strychnine n’est pas employée dans les produits domestiques. De plus, elle n’est vendue que sur ordonnance.
— Vos constatations vous permettent-elles de déterminer la façon dont a été administré le poison ?
— Non.
— Vous êtes arrivé à Styles avant le Dr Wilkins, je crois ?
— C’est exact. Je passais devant les grilles du parc quand l’automobile est sortie. On m’a prévenu et j’ai couru aussi vite que j’ai pu jusqu’à la maison.
— Pouvez-vous nous donner un compte rendu précis des événements qui ont suivi ?
— Je suis allé à la chambre de Mrs Inglethorp. J’ai constaté tout de suite qu’elle était dans une phase de convulsions tétaniques caractérisées. Elle s’est tournée vers moi et s’est écriée : « Alfred ! Alfred ! ».
— D’après vous, la strychnine pouvait-elle se trouver dans le café que lui a apporté son mari après le repas ?
— C’est possible. Néanmoins la strychnine est un poison à effet rapide. Les premiers symptômes apparaissent une ou deux heures après l’ingestion. Ils peuvent être retardés dans certaines circonstances, toutes absentes dans le cas qui nous intéresse. Je suppose que Mrs Inglethorp a bu son café vers 20 heures. Or, les réactions physiques à l’empoisonnement ne sont apparues qu’aux premières heures, le lendemain matin, ce qui semble indiquer que l’absorption s’est située nettement plus tard, au cours de la nuit.
— Mrs Inglethorp avait l’habitude de boire une tasse de cacao pendant la nuit. La strychnine a-t-elle pu être mélangée à ce breuvage ?
— Non. J’ai fait analyser un échantillon de cacao prélevé dans la casserole. Aucune trace de strychnine n’est discernable.
À côté de moi, je perçus le petit rire étouffé de Poirot.
— Vous vous en doutiez donc ? lui murmurai-je.
— Écoutez plutôt.
— Je me dois d’ajouter, continuait le Dr Bauerstein, que tout autre résultat m’eût considérablement surpris.
— Pourquoi ?
— Tout simplement parce que la strychnine est particulièrement amère. On la décèle dans une solution au soixante-dix millième, et seul un aliment très parfumé pourrait la neutraliser. Le cacao ne parviendrait en aucun cas à ce résultat.
Un des jurés demanda s’il en allait de même pour le café.
— C’est différent. Son amertume propre pourrait couvrir celle de la strychnine.
— Vous pensez donc qu’il est plus probable que le poison a été mélangé au café mais que ses effets en ont été retardés pour une raison inconnue ?
— Oui. Hélas ! il nous est impossible d’analyser le contenu de la tasse qu’on a retrouvée réduite en miettes.
La déposition du Dr Wilkins vint confirmer en tous points celle de son confrère. Quant à l’hypothèse du suicide, il la réfuta avec la dernière énergie. Si la disparue n’avait plus le cœur très solide, sa santé générale restait très satisfaisante et elle jouissait d’une nature dynamique et équilibrée. D’après le Dr Wilkins, elle eût été la dernière à envisager le suicide.
Lawrence Cavendish fut le suivant à comparaître. Ses déclarations, qui reprenaient celles de son frère, n’apportèrent aucune révélation. Néanmoins, alors qu’il allait se retirer, il se ravisa et, d’un regard humble, interrogea le coroner :
— Puis-je me permettre une suggestion ?
— Je vous en prie, Mr Cavendish, répondit aussitôt Mr Wells. Notre présence ici a pour seul but de faire toute la lumière sur le décès de Mrs Inglethorp. Nous sommes prêts à entendre tout ce qui pourrait nous aider en ce sens.
— C’est une idée qui m’est venue, commença Lawrence non sans hésitation, et je me trompe peut-être, mais… Mais il me semble qu’une cause naturelle pourrait expliquer le décès de ma mère.
— Qu’est-ce qui vous fait penser cela, Mr Cavendish ?
— Depuis quelque temps, ma mère prenait régulièrement un fortifiant contenant de la strychnine.
— Ah ! lâcha le coroner. Le jury était tout oreilles.
— Si je ne me trompe, poursuivit Lawrence, on a connu des cas semblables où l’accumulation d’une certaine drogue contenue dans un médicament pris quotidiennement a fini par causer le décès du patient. Par ailleurs, ma mère ne se serait-elle pas administré, par inadvertance, une dose massive – et mortelle – de fortifiant ?
— Nous vous sommes très reconnaissants de cette précision, Mr Cavendish. Nous ne savions pas que votre mère prenait un médicament contenant de la strychnine.
Mais le Dr Wilkins, rappelé à la barre pour donner son avis, réfuta une telle hypothèse.
— Cette suggestion n’est absolument pas valable. Tout médecin vous en dira autant. Si la strychnine fait partie des substances toxiques susceptibles de s’accumuler dans l’organisme, elle ne peut en aucun cas provoquer une mort aussi soudaine. D’ailleurs, dans ces circonstances, le décès aurait été précédé de troubles chroniques que j’aurais aussitôt remarqués. Cette hypothèse est absurde.
— Et la seconde suggestion de Mr Cavendish ? Mrs Inglethorp peut-elle avoir succombé à une prise accidentelle et trop importante de son fortifiant ?
— La mort n’aurait pu résulter de l’ingestion simultanée de trois ou même quatre doses. Certes, Mrs Inglethorp avait toujours à portée de main une réserve importante de ce fortifiant, car elle s’approvisionnait directement chez Coots, le pharmacien en gros de Tadminster. Mais il lui aurait fallu vider le flacon entier pour expliquer le taux de strychnine découvert à l’autopsie.
— Vous jugez donc que le fortifiant ne peut avoir causé la mort de Mrs Inglethorp ?
— Absolument. Cette supposition est dénuée de tout sens commun.
Le juré qui était déjà intervenu lança l’idée d’une erreur de dosage du préparateur.
— Une erreur humaine est certes toujours possible, admit le médecin.
Avec Dorcas, qui déposa après le Dr Wilkins, cette hypothèse se révéla nulle et non avenue. Mrs Inglethorp avait pris la dernière dose du flacon de fortifiant le jour même de sa mort ; le remède ne venait donc pas d’être préparé.
On abandonna la piste du fortifiant, et le coroner poursuivit ses auditions. Dorcas raconta son réveil brutal à la suite du violent coup de sonnette de sa maîtresse, et la façon dont elle s’était prise pour tirer toute la maisonnée du sommeil. Mr Wells s’intéressa ensuite à l’altercation de l’après-midi précédente. Le témoignage de Dorcas à ce sujet ne fut qu’une répétition de ce que Poirot et moi avions déjà entendu. Je m’abstiendrai donc de le transcrire ici.
Puis Mary Cavendish prit la suite de la domestique. Elle se tenait très droite et fit sa déposition avec une grande clarté et un calme souverain.
Comme le coroner lui demandait à quelle heure elle l’était réveillée, elle déclara s’être levée à 4h30, comme tous les jours. Le bruit sourd d’une chute l’avait fait sursauter tandis qu’elle s’habillait.
— C’était sans doute la table de chevet qu’on a retrouvée renversée ? commenta le coroner.
— J’ai ouvert ma porte pour écouter, poursuivit Mary Cavendish. Il y a eu un violent coup de sonnette et Dorcas est arrivée en hâte pour réveiller mon mari. Ensuite, nous sommes tous allés jusqu’à la chambre de ma belle-mère, mais la porte était fermée…
— Je pense qu’il est inutile de vous ennuyer avec la relation de ce qui a suivi, intervint le coroner. Nous avons déjà toutes les précisions nécessaires. En revanche, si vous vouliez bien nous parler de cette altercation que vous avez entendue la veille ?
— Moi ?
Je discernai une pointe d’insolence dans sa voix. D’une main, et tout en détournant légèrement la tête, elle ajusta le volant de dentelle qui ornait le col de sa robe. J’eus soudain le sentiment qu’elle tentait de gagner du temps.
— Oui, reprit Mr Wells sans se démonter. J’ai cru comprendre que vous lisiez sur le banc situé sous la fenêtre du boudoir. Est-ce exact ?
Je n’étais pas au courant de ce fait et, coulant un regard oblique vers Poirot, je gageai qu’il en allait de même pour lui.
Elle marqua une hésitation à peine perceptible avant d’acquiescer :
— C’est exact, en effet.
— Et cette fenêtre était ouverte, si je ne me trompe ?
Son visage pâlit tandis qu’elle répondait par l’affirmative :
— Oui.
— Donc, la dispute qui se déroulait dans le boudoir n’a pu vous échapper, d’autant qu’elle était assez… vive, En fait, vous entendiez certainement mieux les voix d’où vous vous trouviez que si vous aviez été dans le vestibule…
— Peut-être bien.
— Voudriez-vous nous répéter les propos que vous avez surpris ?
— Je n’en garde aucun souvenir.
— Vous prétendez ne pas avoir perçu la moindre bribe de cette altercation ?
— Oh, si ! J’ai bien entendu des voix, mais je n’ai pas fait attention à ce que ces voix pouvaient bien dire. (Ses joues rosirent un peu, et elle ajouta :) Je n’ai pas l’habitude d’écouter les conversations privées.
— Et vous ne vous souvenez même pas du mot ou de la phrase indiquant qu’il s’agissait bien là de ce que vous appelez une « conversation privée » ? insista le coroner.
Un instant, elle sembla s’absorber dans ses réflexions. Puis elle déclara, toujours aussi calmement :
— Si. Je me souviens que Mrs Inglethorp a dit quelque chose – mais je ne me rappelle pas exactement quoi – à propos d’un scandale possible entre époux.
L’air satisfait, le coroner se renversa dans son fauteuil :
— Eh bien, voilà qui corrobore la déposition de Dorcas sur ce point. Veuillez pardonner mon insistance, Mrs Cavendish, mais comment se fait-il que vous ne vous soyez pas éloignée, puisque vous veniez de comprendre qu’il s’agissait d’un entretien de caractère privé ? Vous êtes donc restée assise sur votre banc ?
Les yeux fauves de la jeune femme brillèrent d’un bref éclat et j’eus la certitude qu’elle aurait volontiers mis en pièces ce petit homme de loi aux questions lourdes d’insinuations.
Pourtant c’est encore d’une voix posée qu’elle répondit :
— Oui. Je m’y trouvais très bien et j’étais absorbée par ma lecture.
— C’est là tout ce que vous pouvez nous apprendre ?
— C’est tout.
J’avais la très nette impression que Mr Wells n’était pas convaincu et qu’il la soupçonnait de taire bien dis choses.
Amy Hill, caissière de son état, lui succéda à la barre. Le 17 juillet dans l’après-midi, confirma-t-elle, elle avait vendu une feuille de papier timbré à William Earl, aide jardinier à Styles Court. Ce dernier ainsi que Manning vinrent ensuite déclarer à la barre avoir contresigné un document le même jour, à la demande de Mrs Inglethorp. Manning affirma qu’il devait être 16h30, tandis que William Earl situait ce moment un peu plus tôt.
Puis ce fut le tour de Cynthia Murdoch de témoigner. En fait, elle avait peu de choses à dire, étant restée endormie jusqu’au moment où Mrs Cavendish l’avait tirée de son sommeil.
— Vous n’avez pas entendu tomber la table de chevet ?
— Non, je dormais à poings fermés.
— Vous dormiez du sommeil du juste, approuva Mr Wells avec un sourire. Merci, Miss Murdoch, ce sera tout… Miss Howard, s’il vous plaît.
Evie montra au coroner la lettre que lui avait adressée Mrs Inglethorp le soir du 17. Bien sûr Poirot et moi l’avions déjà lue. Elle n’éclairait d’ailleurs en rien notre affaire. En voici la reproduction :

Mr Wells la fit passer aux membres du jury, qui l’examinèrent avec le plus grand soin.
— Elle ne nous sera pas d’un très grand secours, soupira l’homme de loi. Il n’y est fait mention d’aucun détail ayant trait à cet après-midi-là.
— Pour moi, c’est pourtant clair comme de l’eau de roche ! riposta Miss Howard. Elle prouve bien que ma pauvre vieille amie avait compris qu’on s’était fichu d’elle !
— Rien de tel n’est suggéré dans ces quelques lignes, lit remarquer le coroner.
— Parce qu’Émily n’a jamais su admettre ses erreurs. Mais moi, je la connaissais bien ; elle voulait que je revienne. Seulement pas question pour elle d’avouer que j’avais raison ! Oh non ! Elle a donc esquivé le problème. La plupart des gens font pareil. Mais moi, ce n’est pas mon genre !
Mr Wells eut du mal à dissimuler un sourire, et il en allait de même, remarquai-je, de plusieurs des membres du jury. Miss Howard et ses foucades étaient bien connues de tous.
— Ce qui est sûr, reprit-elle en toisant le jury d’un regard méprisant, c’est que tous ces papotages nous font perdre du temps ! Papotez… papotez… papotez tout ce que vous voudrez ! Mais tout le monde sait très bien que…
— Merci, Miss Howard, coupa le coroner qui ne voulait pas en entendre davantage. Ce sera tout.
Je crois bien qu’il eut un soupir de soulagement lorsqu’elle quitta la barre.
Le témoignage suivant fit sensation. C’était celui d’Albert Mace, le préparateur en pharmacie, ce garçon mince et nerveux, au visage livide, qui nous avait rendu visite à Leastways Cottage. En réponse aux questions de Mr Wells, il déclina sa qualification et indiqua qu’il ne travaillait au village que depuis peu. Il remplaçait le préparateur en titre appelé sous les drapeaux.
Ces précisions établies, le coroner en vint au fait :
— Mr Mace, avez-vous récemment vendu de la strychnine sans ordonnance.
— Oui, monsieur.
— Quand cela s’est-il passé ?
— Lundi en fin d’après-midi, monsieur.
— Lundi ? Pas plutôt mardi ?
— Non, monsieur. Lundi dernier, le 16 juillet.
— Pourriez-vous nous révéler l’identité de votre acheteur ?
On aurait entendu une mouche voler.
— Certainement, monsieur : il s’agissait de Mr Inglethorp.
Tous les regards convergèrent sur ce dernier, vivante-image du flegme et de l’impassibilité. Au moment où ces mots accusateurs tombèrent des lèvres du préparateur, il eut un tressaillement – à peine perceptible. J’aurais juré qu’il allait bondir, mais il n’en fit rien et se contenta d’afficher un étonnement remarquablement feint.
— Mr Mace, êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez ? insista le coroner avec une certaine gravité.
— Sûr et certain, monsieur.
— Et vous avez l’habitude de vendre ainsi de la strychnine à tout un chacun ?
Le pauvre garçon parut se recroqueviller sous le regard sévère du coroner.
— Oh ! non, monsieur… Bien sûr que non ! Mais en reconnaissant Mr Inglethorp, de Styles Court, je ne me suis pas inquiété. Il m’a dit qu’il en avait besoin pour empoisonner un chien.
En moi-même, je compatissais. Quoi de plus humain, en effet, que de se montrer arrangeant avec le « château » ? D’autant que ce simple geste aurait pu inciter le hobereau à transférer sa clientèle de chez Coots à la pharmacie locale.
— D’habitude, tout acheteur d’une substance toxique ne doit-il pas signer un registre que vous lui présentez ?
— Si, monsieur. Et c’est ce qu’a fait Mr Inglethorp.
— Pourriez-vous produire ce registre ?
— Oui, monsieur.
Et le préparateur le tendit à Mr Wells. Celui-ci mit fin au supplice du pauvre garçon après quelques mots de remontrance.
Puis, tout le monde retint sa respiration et Alfred Inglethorp fut appelé à son tour. Comprenait-il à quel point la corde se resserrait autour de son cou ? Le coroner n’y alla pas par quatre chemins :
— Avez-vous acheté, lundi soir dernier, de la strychnine dans le but d’empoisonner un chien ?
— Non, répondit Alfred Inglethorp d’un ton parfaitement calme. À Styles Court, il n’y a d’ailleurs qu’un chien de berger, qui est en parfaite santé.
— Vous niez donc avoir acheté lundi dernier à Mr Mace une certaine quantité de strychnine sous ce prétexte ?
— Je le nie.
— Niez-vous également ceci ? dit Mr Wells en lui tendant le registre ouvert à la page où était apposée sa signature.
— Absolument. L’écriture est très différente de la mienne, et je peux vous le prouver sur-le-champ.
Tirant de sa poche une enveloppe usagée, il y apposa sa signature et la donna au jury. Les deux écritures étaient effectivement très dissemblables.
— Alors comment expliquez-vous la déclaration de Mr Mace ?
— Mr Mace a dû se tromper, répondit froidement Mr Inglethorp.
Un moment, le coroner hésita ; puis il demanda :
— Simple formalité, Mr Inglethorp. Cela ne vous ennuie-t-il pas de nous dire où vous vous trouviez en fin d’après-midi ce lundi 16 juillet ?
— J’ai beau chercher… je ne m’en souviens pas.
— C’est absurde, Mr Inglethorp ! s’emporta le coroner. Réfléchissez encore.
Inglethorp secoua la tête :
— Rien à faire. Je crois que j’étais sorti me promener.
— Dans quelle direction ?
— Aucune idée.
Le visage du coroner se ferma :
— Vous promeniez-vous avec quelqu’un ?
— Non.
— Avez-vous rencontré quelqu’un en chemin ?
— Non.
— Dommage, commenta Mr Wells d’un ton sec. Je dois en conclure que vous refusez de nous dire où vous vous trouviez au moment où Mr Mace affirme que vous entriez dans sa pharmacie pour acheter de la strychnine.
— Concluez comme il vous plaira.
— Faites attention, Mr Inglethorp.
Poirot se trémoussait nerveusement.
— Sacré nom ! murmura-t-il. Est-ce que cet imbécile tient à être inculpé ?
À l’évidence, Mr Inglethorp faisait mauvaise impression. Ses vaines dénégations n’auraient pas convaincu un enfant. Quoi qu’il en soit, le coroner sauta à la question suivante, et Poirot poussa un profond soupir de soulagement.
— Vous avez eu une dispute avec votre épouse mardi 17 au cours de l’après-midi, si mes renseignements sont bons.
— Toutes mes excuses, répliqua Mr Inglethorp, mais vos renseignements sont mauvais. Je ne me suis pas querellé avec mon épouse, que j’aimais tendrement. Cette histoire est fausse de bout en bout. J’étais absent de Styles Court tout l’après-midi.
— Quelqu’un peut-il témoigner en ce sens ?
— Vous avez ma parole ! rétorqua Mr Inglethorp avec hauteur.
Le coroner ne prit pas la peine de commenter cette réponse.
— Deux témoins sont prêts à jurer qu’ils vous ont entendu vous quereller avec votre femme, Mr Inglethorp…
— Ces témoins se sont trompés.
J’étais désarçonné. Le calme et l’assurance de cet homme me sidéraient. Je jetai un coup d’œil à Poirot. Une expression de jubilation avait envahi ses traits et je ne parvenais pas à en déceler la cause. Était-il enfin convaincu de la culpabilité d’Inglethorp ?
— Vous avez entendu les témoins précédents, reprit le coroner. Avez-vous une théorie concernant les derniers mots de votre épouse ?
— Oui.
— Nous vous écoutons.
— Cela me semble assez simple : la pièce était mal éclairée. La taille et la corpulence du Dr Bauerstein sont très proches des miennes et il porte la barbe comme moi. Dans la lumière diffuse de la chambre, ma pauvre femme, qui souffrait alors le martyre, nous a confondus.
— Eh ! murmura Poirot pour lui-même. Mais c’est une idée, ça !
— Vous croyez que c’est vrai ? soufflai-je.
— Je n’ai pas dit ça. Mais il faut reconnaître que cette explication est ingénieuse.
— Vous avez pris les derniers mots prononcés par ma femme pour une accusation, continuait Alfred Inglethorp, alors qu’ils n’étaient au contraire qu’un appel au secours.
Le coroner médita un instant, puis demanda :
— Sauf erreur de ma part, Mr Inglethorp, c’est bien vous qui avez rempli la tasse à café de votre femme et qui la lui avez portée, ce soir-là ?
— Je l’ai remplie, oui. Mais je ne la lui ai pas portée. J’en avais l’intention, quand j’ai été prévenu de la visite d’un ami qui m’attendait à la porte d’entrée. J’ai donc laissé la tasse sur la table du vestibule. Quand je suis revenu, quelques minutes plus tard, elle n’y était plus.
Vraie ou fausse, cette affirmation ne me parut guère disculper Inglethorp. Dans un cas comme dans l’autre, il avait eu tout le temps de verser le poison dans la tasse.
D’un petit coup de coude, Poirot me fit remarquer deux hommes assis non loin de la porte. Le premier était de petite taille, brun, avec un visage de fouine et une expression rusée ; le second était grand et blond.
Perplexe, j’interrogeai Poirot des yeux, et il approcha ses lèvres de mon oreille :
— Vous ne reconnaissez pas le plus petit des deux ?
Je secouai la tête.
— C’est l’inspecteur James Japp, de Scotland Yard – Jimmy Japp. L’autre appartient aussi à Scotland Yard. La situation évolue à toute vitesse, mon bon ami.
J’observai les deux hommes avec attention. Aucun des deux ne ressemblait à un limier du Yard, et jamais je n’aurais soupçonné leur identité.
J’en étais là de mes réflexions quand le verdict me fit sursauter :
— Assassinat avec préméditation par un ou plusieurs inconnus.